Casque de pilote posé sur une moto, virage de circuit en arrière-plan, lumière rasante

L'outil qu'on utilise à 200 km/h : RAS (2/2)

Repère, Action, Sensation — comment transformer un problème de piste en instruction utilisable à pleine vitesse, et pourquoi l'imagerie mentale fait le lien.

Cet article fait suite à À 200 km/h, réfléchir c’est déjà trop tard (1/2). Si tu ne l’as pas lu, commence par là.


On a vu dans la première partie pourquoi les informations données au pilote ne passent pas.

Elles restent dans la tête. La tête est trop lente. Et à 200 km/h, lent veut dire inutile.

La solution n’est pas de donner moins d’informations. C’est de les transformer.

De descendre dans l’entonnoir jusqu’au format que le corps peut utiliser.

C’est ce que fait le RAS.


RAS : Repère — Action — Sensation

RAS, à la base, c’est l’acronyme militaire pour “Rien À Signaler”.

Ici, ça change de sens. C’est l’outil qui transforme un problème complexe en une instruction utilisable à 200 km/h.

Trois étapes. Dans l’ordre. Toujours.


Le Repère

Où exactement ?

Pas “dans les virages rapides”. Pas “quand la piste monte”.

Un endroit précis. Un repère visible — une ligne de peinture, un poteau, une ombre sur l’asphalte. Un endroit que tu peux imaginer clairement les yeux fermés.

Le repère est la porte d’entrée de tout le reste.

Sans lui, il n’y a pas d’instruction. Il y a une intention vague qui disparaît à la première courbe.


L’Action — ou l’Attention

Quoi faire, exactement ?

Une seule chose. Concrète. Réalisable. Adressée directement au corps.

Pas “être plus agressif”. Pas “mieux anticiper”. Une pression, un mouvement, un relâchement, une direction du regard.

Et formulée avec tes propres mots.

Pas ceux de ton ingénieur. Pas ceux de ton coach. Les tiens.

“Freiner fort” et “freiner tard” ne sont pas la même instruction. Tard contient un repère de timing. Il ancre l’action dans un moment précis. Fort reste dans le vague — chacun y met ce qu’il veut.

Ce qui compte, c’est que ta formulation active ta représentation interne. Celle qui est connectée à ton corps, à tes sensations, à ta mémoire de pilote.


La Sensation

Comment je saurai que c’est bon ?

C’est l’étape que presque tout le monde oublie.

Et c’est pourtant la plus importante.

Le cerveau apprend par récompense. C’est câblé — pas une théorie, un mécanisme. Ce qui est suivi d’une sensation juste est retenu, renforcé, automatisé. Ce qui ne l’est pas est oublié.

La sensation n’est pas un bonus. C’est ce qui programme le corps à reproduire l’action sans y penser.

C’est le passage du conscient à l’automatique.

Un pilote qui freine avec précision sent la moto se stopper sans effort. La fourche plonge régulièrement. La force sur le pneu avant est constante. Il se sent fort.

Ce n’est pas une récompense abstraite. C’est un signal précis que le corps reconnaît immédiatement.

Quand cette sensation arrive, le cerveau enregistre : c’est ça. Il n’a pas besoin qu’on lui explique pourquoi.


L’imagerie mentale : répéter sans rouler

Il y a une étape entre la formulation du RAS et son application en piste.

Elle se fait les yeux fermés.

L’imagerie mentale, c’est la capacité à simuler une expérience dans le corps — sans être physiquement en train de la vivre. Ce n’est pas visualiser un film. C’est sentir le freinage, sentir la moto tourner, sentir la sensation qui arrive.

Les circuits moteurs du cerveau ne font pas la différence entre un mouvement imaginé avec précision et un mouvement réellement exécuté. C’est documenté. C’est ce que les meilleurs pilotes, les meilleurs athlètes, utilisent sans toujours savoir le nommer.

Avant de rentrer en piste, je demande au pilote de faire son RAS mentalement.

Fermer les yeux. Être sur la moto. Arriver sur son repère. Réaliser l’action. Et attendre — vraiment attendre — que la sensation arrive dans le corps.

Si la sensation n’arrive pas dans l’imagerie, elle n’arrivera pas facilement en piste non plus. C’est un signal : l’action est peut-être encore trop vague, ou le repère pas assez précis.

Si elle arrive — si le corps la reconnaît dans la simulation — alors en piste, il cherchera exactement ça. Et il le trouvera plus vite.

L’imagerie mentale n’est pas une préparation à l’action. C’est déjà une répétition.


Un seul RAS par session

Je le redis ici parce que c’est la règle la plus difficile à respecter.

En 2021, j’accompagnais Raul Fernandez dans ses premiers tours de roue en MotoGP. Dani Pedrosa — l’un des plus grands techniciens de l’histoire de la discipline — était présent et observait.

Je lui parlais de ce que je voyais chez Raul : cette tendance à vouloir tout corriger en même temps, une attention dispersée sur dix problèmes simultanés.

Il m’a répondu simplement : “Toute ma carrière, j’ai travaillé comme ça. Virage par virage.”

Pas comme une fierté. Comme un constat.

Un seul RAS par session. Maximum deux si un secteur spécifique est ciblé.

Pas parce qu’il n’y a qu’un seul problème. Il y en a toujours plusieurs.

Mais parce que le cerveau apprend en profondeur ou pas du tout. Un RAS bien travaillé — imaginé, testé, senti, répété — progresse. Cinq RAS survolés ne font que confirmer que la surcharge est de retour.

Choisir, c’est déjà performer.


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